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CRITIQUE THEATRE #10 – SSTOCKHOLM, de Solenn DENIS, mes Collectif Denisyak.

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Notamment élaboré lors de deux résidences au Glob’ Théâtre (Novembre 2013 et Février 2014), Ssotckholm, écrit par Solenn Denis et produit par la Compagnie du Soleil Bleu, s’inspire de faits réels, ceux rapportés par Natasha Kampush, séquestrée pendant 8 ans par Priklopil.

Pour rejoindre la salle de spectacle, il y a un couloir plongé dans le noir. Certains utilisent même leurs téléphones pour marcher droit. L’atmosphère y est lourde, et déjà chargée. En entrant, les voix se taisent. On comprend que la pièce commence déjà, comme en atteste le bourdonnement perceptible à l’entrée du théâtre. Une fois assise, je me rends compte qu’il me sera impossible de quitter les lieux sauf en traversant le plateau et en renversant le décor. L’ombre domine. Le sol est jonché de vieux copeaux de bois nauséabonds. Les odeurs me transpercent. Je suis prise en otage.

La pièce est divisée en trois parties, ce sont les trois mêmes, à quelques choses près. Ce quelques fait la différence. Les textes finissent par être coupés. Une séquence de vie est répétée trois fois. Les comédiens ne jouent pas, ils incarnent. La tension sexuelle entre Solveig/Violaine (Faustine Tournan) et Franz (Erwann Daouphars) est palpable dès les premières secondes. Bien que tout semble banal, quelques éléments font défauts. Elle l’embrasse, l’appelle papa. Il lui donne la becquée. L’enferme dans cette pièce. Elle est née Solveig, il la veut Violaine, viol-haine. Six verrous séparent la jeune femme de l’extérieur, ils se ferment un à un. Leitmotiv sonore et oppressant.

« Pour moi, Ssotckholm est une histoire d’amour », Solenn Denis.

Bien que le thème abordé soit abominable, et que les scènes soient douloureuses, il me semble trop aisé de me ranger du côté de la jeune femme. Tout en reconnaissant le caractère psychiatrique du personnage masculin, je trouve intéressant de creuser les enjeux de leur relation. L’évidence du malheur et de l’accusation paraissent faciles. Il y a autre chose derrière tout cela. La lutte de Solveig/Violaine et l’obsession de Franz sont des leçons de vie. La position de l’auteure est claire. Son texte ne pointe pas du doigt, mais s’inspire d’une réalité bien plus proche et plus présente qu’aucun de nous ne pourrait jamais le penser. L’enfermement et l’isolement, la suffocation et la dépendance. Quand tout s’efface et que plus rien ne reste, on s’accroche au moindre débris. Le besoin d’amour et le besoin d’attachement relèvent de la survie. Alors aimer à tout prix. Aimer à n’importe quel prix. Mais aimer.

« Ne parle pas, ne regarde pas, et prend ce que je te donne », Franz.

Son allure est classique, somme toute banale. Sa voix est grave, posée, enveloppante. Il reste très calme, dans un contrôle permanent. Mais plus leur relation se dévoile, plus son allure contraste avec la pièce. Et finit par déranger. Il prend possession d’elle, lui dicte sa féminité. Elle, devenue pantin, accepte tout cela. Elle semble en accord avec ses règles secrètes. A de nombreuses reprises elle court dans la cave et parcourt les murs comme si elle voyait à travers. Son corps est bien plus mobile que celui de l’homme.

Cet enfermement prend l’allure d’un combat personnel. « Aucune nuit ne sera sombre tant que le feu intérieur ne peut s’éteindre » prie-t-elle. Solveig continue de croire en son prénom. Elle ne possède même plus son corps alors sa pensée devient son seul refuge. Elle érige tout un monde entre elle et lui, et c’est cette abstraction qui la sauve.

« Tu pourras me forcer à tout, mais tu ne me forceras jamais à t’aimer et rien que pour ça, tu as tout perdu. C’est toi qui perd », Solveig.

La fin de la pièce, déclarée comme happy end par Solenn Denis, montre Solveig sur le pas de la porte, accompagnée d’une assistante sociale (interprétée par l’auteure). La jeune femme s’est enfuie, Franz en est mort, la maison est en vente. « Cette maison c’est ma relique, comme compensation, je la garde », affirme Solveig. Ce texte n’accuse pas, répétons-le. Car il parle aussi de résilience : «  Reprendre un développement après une agonie psychique »[1].

Pendant 1 h 40, beaucoup restent jambes croisées, la main devant la bouche. D’autres, encore, ricanent quand les corps se dénudent. Le moindre bruit me paraît indécent. Mais à chaque transition, le noir fait du bien et soulage notre attention. La pièce n’est pas tout-à-fait finie qu’autour de moi, des applaudissements éclatent. On dirait un soulagement, une échappée presque vitale après 1h40 d’impuissance. Autoritaire, le public réclame la fin. Lors du salut, lourds sont les commentaires. Quel connard… C’est complètement dégueulasse…

Quand l’auteure rejoint les comédiens, Erwann Daouphars la remercie. L’emprise et le suffoquement se désintègrent. Mais les odeurs restent.

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